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« Une chambre à soi » : entre essence littéraire et poids de l’environnement

La mère de Charlie Chaplin conseillait Virginia Woolf en lui disant de toujours observer, regarder autour de soi, faire attention aux détails. Lors de mon écoute de « A room of one’s own » que l’on traduit par « Une chambre à soi », j’ai été pénétrée par cette pensée. C’est comme si Virginia Woolf avait la capacité de tout décrire comme si nous le voyions avec elle et surtout comme si nous le sentions comme elle. Son discours est saisissant.

Une chambre et c’est tout?

Les citations et débordements découlant de cet ouvrage étaient revenus sans cesse sur les réseaux sociaux pendant le confinement. « Ah rien de tel qu’avoir une chambre à soi, peu importe d’être confiné ». Et pourtant, ce livre m’a fait un tout autre effet. Certes, il est important d’avoir un espace à soi, une salle que l’on respire avec habitude et même qui nous respire, qui s’est imprégnée de nos songes.

Toutefois, l’âme créatrice et libre de l’auteur (et avant tout de l’autrice dans le cas qui nous intéresse) transcende la question spatiale. Je vois plutôt dans « A room of one’s own », un état minimum de l’écrivain afin d’avoir les conditions nécessaires à son travail d’écriture, il n’en est pas l’essence suffisante pour accomplir une tâche conceptuelle et intellectuelle.

Le confinement est loin de l’aspiration libératrice développée par Virginia Woolf. Si l’aspect matériel est un minimum requis, il n’en demeure pas moins que ces velléités interviennent dans un contexte où les femmes auteures n’accèdent même pas à cette moindre situation. Il faut garder en tête ce qu’il me semble l’angle d’attaque crucial de l’ouvrage : l’indépendance et la libération des auteures assignées à des conditions freinant l’imagination et la plume.

Ce livre est à lire absolument afin de toucher du doigt une époque. Virginia Woolf nous fait vivre la frustration comme si nous la vivions nous-même à l’heure actuelle. Je conseillerais vivement l’écoute en anglais ne serait-ce que pour la voix divine de Juliet Stevenson.

Peut-on tout écrire?

Au-delà des considérations genrées que Virginia Woolf dénonce, mon écoute m’a questionnée sur mon auto-censure, sur cette gêne à aborder certains sujets ou conduire mon histoire dans une certaine direction parce que ce que j’écris sera lu par telle ou telle personne. Virginia Woolf explique que les femmes ne se sentaient pas légitimes à critiquer un homme, qu’elles allaient cacher ses défauts ou l’affubler de qualités exagérées.

En écrivant, on ne satisfait pas que soi. Certaines contraintes extérieures surgissent, comme c’est le cas dans beaucoup d’activités, mais l’écriture donne un caractère éternel à nos positions qui deviennent inscrites dans le marbre. Elle ne sera pas réceptionnée de la même manière par tout le monde non plus.

Je me livre, je dévoile mes goûts, je conduis mes histoires dans un sens qui me plaît. Comment mes lecteurs vont appréhender ce que j’écris? Comment cette scène va-t-elle être perçue? Et surtout, que va-t-on penser de moi? Quelle image vais-je faire émerger de ma personne spécialement auprès des personnes que je connais?

Parce que l’auteur n’est pas qu’un assemblage de mots, il existe à travers ses textes. Il apparaît en public de manière intime, bien plus qu’il ne l’a jamais expérimenté devant quiconque, y compris ses proches les plus proches.

Quand écrire s’apparente à une violation de l’intime…

Cette notion de l’intime m’a renvoyée des années en arrière, lorsque je partageais mon casier de collégienne avec ma meilleure amie. J’y déposais mon journal intime, rien d’exceptionnel, vous imaginez bien que les confessions d’une banale adolescente n’ont rien de chevaleresque. Et pourtant, mon amie (le sens de l’amitié s’est légèrement distendu après coup) l’a volé. Elle l’a pris et ramené chez elle pendant des jours et bien évidemment, elle l’a lu, de fond en comble. Tout ce temps, je lui demandais si elle l’avait vu quelque part, elle me disait que non… Oui, l’amitié en prend un coup… Des mois plus tard, elle me l’a rapporté.

En dehors du sentiment de trahison convenu dans ce genre de péripétie, j’ai eu du mal à me défaire de l’idée d’être épiée en écrivant. Je n’écris que de la fiction, j’aime avoir un pied dans le réel et un autre dans un monde extra-ordinaire, où les limites du possible sont floues. Néanmoins, l’acte d’écrire était toujours perçu comme une violation de l’intime. Y compris pour des anecdotes anodines, je me questionnais beaucoup au début, je retournais mes phrases dans tous les sens pour finalement les effacer car je n’osais pas.

jugements de goût face à l’expérience esthétique

Le poids de l’environnement et d’une image que je maîtriserais moins m’étaient insurmontables. De facto, mes textes étaient fades, comme si je ne savais pas quoi écrire ni comment. Le plus improbable, c’était que je vivais cette expérience même pour des textes que je ne publiais pas et que je ne souhaitais pas publier. Je conservais l’impression d’avoir des yeux fixés sur moi, j’entendais les réflexions que l’on pouvait me faire à chaque mot déposé. Impossible de me lâcher.

Alors j’ai lu, j’ai lu énormément, sans m’arrêter. Tous les styles littéraires, de la poésie, des romans à succès de l’été, des policiers, des classiques, des romans étrangers, des livres dont je n’aurais pas soupçonné l’existence. Il y avait du bon et du moins bon. Certains ont été des vrais déclencheurs. Entre temps, j’ai retrouvé des livres que j’avais rédigés enfant, loin d’être de la grande littérature, ils m’ont juste permis de me remémorer mon amour pour l’écriture. L’un dans l’autre, plus un besoin oppressant d’écrire, j’ai envoyé promener ma timidité. J’ai lancé le blog dont je rêvais depuis des années et j’ai débuté la rédaction de nouvelles ! Il faut savoir se faire plaisir!

 

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